Celle que vous vous apprêtez à lire est sans doute l'une de mes critiques littéraires les plus personnelles.

Parler de ce livre m'oblige à confronter deux expériences du désir, diamétralement opposées et pourtant l'une et l'autre légitimes.

Première étape : le rejet.

« Je ne lirai pas un livre qui remet en question le born this way. Moi, je n'ai pas choisi ! »

Voilà ma première réaction. Immédiate, presque épidermique.

Deuxième étape : le doute.

« Si tu diffères de moi, mon frère (ou ma sœur), loin de me léser, tu m'enrichis. »

Cette phrase d'Antoine de Saint-Exupéry, que j'aime profondément, m'est revenue à l'esprit. Pourquoi ne s'appliquerait-elle pas aussi à ce livre ? Pourquoi refuserais-je à une autre femme la possibilité de raconter son expérience du désir simplement parce qu'elle diffère de la mienne ?

Troisième étape : les échanges.

J'ai discuté du livre avec des personnes qui l'ont lu. Certain·es l'ont détesté, d'autres l'ont aimé. Pour plusieurs, il s'agit d'un livre important ; pour d'autres un texte qui n'aurait jamais dû être édité.

Quatrième étape : ma lecture.

Une réponse s'ouvre sur un accouchement qui l'a traumatisé. Elle décrit du sang, le placenta, un bébé qui peine à respirer. Le témoignage d'une femme épuisée. Et, au milieu de tout cela, une pensée qui s'obstine : celle d'une autre femme, aimée, désirée, absente.

Iris Brey vient de donner naissance à son fils, Otto. Elle est mariée à un homme. Elle est amoureuse d'une femme. Rien, dans cette situation, ne lui est facile à vivre.

On connaît Iris Brey pour son travail sur les représentations des femmes au cinéma, pour sa réflexion sur le regard féminin et les images qui fabriquent notre imaginaire amoureux. Avec Une réponse, elle déplace son enquête vers un territoire autrement exposé : sa propre vie.

Une réponse interroge la difficulté de reconnaître les formes que peut prendre notre liberté.

Pour réfléchir sur cette difficulté, Iris Brey convoque Monique Wittig. Dans La Pensée straight, Wittig a théorisé que l'hétérosexualité peut être envisagée non comme une simple préférence individuelle, mais comme un système de pensée et d'organisation sociale.

Adrienne Rich, dans La Contrainte à l'hétérosexualité, a interrogé les mécanismes qui font de l'amour des hommes une évidence presque obligatoire pour les femmes.

Avec Queer Phenomenology, Sara Ahmed fournit à Iris Brey une autre manière d'envisager la question : nos désirs ont une orientation ; nos existences suivent des lignes déjà tracées, des directions rendues familières par l'éducation et les représentations sociales.

Sur ce point, je partage son analyse : nous grandissons dans un monde qui nous présente certaines formes d'amour comme naturelles, évidentes, presque inévitables. Là où ma position diverge, c'est lorsque cette réflexion semble laisser entendre que l'orientation de notre désir pourrait relever d'un choix. J'ai compris très jeune que j'aimais les filles et les garçons. Ce « et », je ne l'ai pas choisi. Il est là, tout simplement. Il fait partie de moi.

Cinquième étape : relire.

Reprendre le livre et comprendre que, ce qu'Iris Brey tente d'expliquer, n'est pas l'origine du lesbianisme, mais une tentative d'expliquer son lesbianisme. Elle cherche à comprendre la manière dont une personne particulière a organisé sa vie autour d'un événement qui l'a profondément marquée. C'est ici qu'un autre récit se trouve sous celui du désir : le drame de l'inceste.

C'est le point le plus délicat du livre ; celui qui exige du lectorat une attention particulière. Iris Brey écrit que son lesbianisme est une réponse à l'inceste qu'elle a subi.

Le titre, Une réponse, est particulièrement juste. Pas La réponse. Pas même une conclusion. Une réponse parmi d'autres, construite avec des souvenirs, des livres, des corps aimés et des blessures qui demeurent. Cette idée, finalement, me convient.

Peut-être est-ce aussi cela lire : accepter qu'un livre nous dérange, lui résister, puis lui laisser la possibilité de nous apprendre quelque chose sur une vie qui n'est pas la nôtre.