Il y a des films qui échouent à leur sortie et que le temps réhabilite, et il y a des films qui, mieux encore, avaient besoin de ce ratage pour devenir ce qu'ils sont. Donnie Darko appartient à la seconde catégorie. Sorti en salles six semaines après le 11 septembre 2001 avec, en son cœur, un moteur d'avion qui s'écrase sur une maison de banlieue, il est passé quasiment inaperçu, avant de renaître en salle de minuit, en DVD, dans les chambres d'étudiants et les forums naissants, jusqu'à devenir l'un des grands films-cultes de sa génération.
Le contexte : un teen movie qui refuse d'en être un
Il faut resituer 2001. Le film d'adolescents américain, après une décennie de comédies calibrées, arrive à bout de souffle ; la culture indie du Sundance, elle, cherche des voix singulières. Richard Kelly a vingt-cinq ans quand il écrit Donnie Darko, et son geste consiste précisément à prendre la carcasse la plus balisée qui soit : le lycéen mal dans sa peau, la petite amie, la banlieue pavillonnaire, la bande-son des années 1980 pour y injecter la métaphysique, l'angoisse eschatologique et le film de genre.
Une architecture de scénariste : deux énigmes, un compte à rebours
Du point de vue de la construction, Donnie Darko est bien plus rigoureux que sa réputation de film « nébuleux » ne le laisse croire. Il repose sur un dispositif de suspense à deux détentes, admirablement décalées dans le temps. Le premier point d'interrogation est de l'ordre de la caractérisation : Donnie est-il malade, schizophrène, halluciné, ou vit-il réellement quelque chose ? Le second : Donnie peut-il empêcher la fin du monde ? Le film tient tout entier dans l'écart entre ces deux questions.
L'ombre de David Lynch : la banlieue comme lieu du malaise
On ne peut parler de Donnie Darko sans parler de David Lynch, tant Kelly hérite de sa grammaire du malaise pavillonnaire. La filiation la plus évidente est celle de Blue Velvet (1986) : ce décor de banlieue faussement paisible, ces pelouses trop vertes et ces façades trop propres sous lesquelles couve quelque chose de pourri.
La leçon de Stephen King : l'adolescent élu et le fantastique de proximité
Si Lynch donne à Donnie Darko son atmosphère, Stephen King lui donne sa matière. King est l'écrivain qui a fait de la petite ville américaine et de l'adolescence les territoires privilégiés du fantastique, et Kelly y puise à pleines mains.
Le sujet véritable : le libre arbitre pris dans le destin
Ce qui empêche Donnie Darko de n'être qu'un brillant exercice de puzzle, c'est que sa complexité formelle sert une question, et une seule : peut-on être libre à l'intérieur d'un destin déjà écrit ? Tout le film travaille cette tension.
Échec commercial à sa sortie, à peine un demi-million de dollars sur le territoire américain, Donnie Darko est l'exemple parfait du film que le public a fait exister contre le marché.